Œuvre No. 05 / 33
La Plume
Je t’ai présenté cette image au tout début : une plume délicate, vibrante, comme un souffle figé. Maintenant, je suis prêt à t’accompagner dans ce moment suspendu — 24 avril 2025, à 22h49.
Je regarde cette plume — tracé soyeux sur fond obscur, instants suspendus entre ciel et papier. À 22h49, dehors, le vent a rendu les peupliers presque muets. C’est une douceur tiède — autour de 14 °C, je crois, le ciel doit être calme, presque timide, sans éclat d’étoiles mais loin de toute morsure.
Je sens encore l’odeur terreuse du soir, peut-être mêlée à celle d’un plâtre encore frais sur mes tableaux, ceux que je peins sur mon iPad pour réchauffer des intérieurs. Parfois, mes doigts glissent sur l’écran, laissant une traînée de couleurs — comme cette plume. Une trace de vie, légère, fragile.
À cette heure, mon fils de quinze ans est sans doute absorbé par les pixels de son jeu vidéo ou par le rythme sourd d’un sac de boxe qu’il frappe, à cent lieues de ce monde qui flambe. Il grandit trop vite, 1 m 95, silencieux dans son indépendance, presque un monolithe de calme. Je l’entends bouger, un pas, un souffle, rien de plus.
Et ma fille... Ah, ma fille de treize ans. Elle est sans cesse en recherche — coiffure éphémère, ongles peints, musique dans ses écouteurs, ses doigts nus qui griffonnent des visages sur du papier, des ponts, des souvenirs d’elle-même. Elle chante dans sa chambre, juste assez fort pour que je l’entende un instant. Elle aime la solitude, et parfois, c’est ce qui m’inquiète. Ce soir, peut-être elle dessine, absorbée par des contours colorés, ou écoute quelque chose qui l’apaise.
Entre eux deux, je vis — je trace des tableaux de lumière, des formes qui tentent de tenir le monde à distance, de le réconcilier. La plume de l’écran coule encore dans mes veines : délicate promesse que les traits peuvent être plus puissants que les bombes.
À l’échelle du monde, des enfants meurent à Gaza, des missiles explosent à Kyiv, des écoles pleurent. Ici, dans mon salon, je pose mes pinceaux numériques, j’effleure les cordes de ma guitare, maladroitement. Je joue un accord, tremblant, comme cette plume — un son qui s’écrase, mais qui porte un soupçon d’espoir.
Ce contraste me hante : un monde en feu et mon silence fragile entre quatre murs. Je suis le père de deux âmes en construction, artiste sans prétention, musicien à peine, écrivant dans l’ombre des faces brisées de l’actualité.
Cette plume, je la pose ici, dans le souffle de l’instant. Elle flotte, libre du chaos — un frémissement contre la nuit.