Œuvre No. 29 / 33

Colorus

Dehors, les premières chauves-souris commencent leur ballet silencieux. Dans quinze minutes, j'irai proposer à ma fille de regarder les étoiles depuis le jardin. Elle dira peut-être oui, si elle a fini de vernir ses ongles arc-en-ciel, ces petits chefs-d'œuvre qu'elle photographie sous tous les angles mais ne montre à personne d'autre qu'à moi.

La lumière dorée de cette fin de journée traverse la fenêtre de l'atelier, celle qui donne sur les champs de tournesols fanés depuis longtemps. 20h07, et il fait encore 28 degrés dehors - juin nous écrase sous sa chaleur inhabituelle cette année. Les scientifiques parlent d'un nouveau record, mais ici, dans le Gers, on compte surtout les jours sans pluie. Dix-sept maintenant.

Mon écran affiche ce nouveau délire visuel - des arcs-en-ciel psychédéliques qui s'entortillent autour de visages cartoonesques, cette langue rouge qui pend comme un cri muet au milieu du chaos. "Pasta Pasta" répété comme un mantra absurde. Ma fille rirait en voyant ça, elle qui a découvert les animes japonais depuis quelques semaines et dessine maintenant des yeux démesurés sur tous ses cahiers. "LOVING" en grosses lettres jaunes en bas - l'ironie ne m'échappe pas alors que les infos parlent encore de cette fusillade dans un lycée de l'Ohio ce matin.

Mon fils est rentré de son entraînement de boxe il y a une heure, l'arcade sourcilière légèrement enflée. "C'est rien papa, j'ai mal paré." Cette façon qu'il a de minimiser tout, de porter ses bleus comme des médailles invisibles. Sa copine l'attend sur Discord pour une session de jeu, j'entends sa voix grave qui filtre sous la porte de sa chambre. Quinze ans et déjà cette assurance tranquille des géants qui ont appris à se baisser pour passer les portes.

Le ciel dehors vire au rose pâle, presque mauve sur les bords. Pas un souffle d'air. Les feuilles des platanes pendent comme des mains fatiguées. Cette immobilité me rappelle ces soirs d'été de mon enfance où le temps semblait s'étirer comme de la guimauve, mais maintenant elle a quelque chose d'oppressant. Même les oiseaux se sont tus, écrasés par cette chape de chaleur.

Je zoome sur ce personnage central aux yeux écarquillés, cette tête coupée en deux qui sourit malgré tout. C'est exactement ce que je ressens en ce moment - cette schizophrénie douce entre la beauté du soir et l'anxiété qui monte. Ma fille chante dans la salle de bain, une mélodie que je ne reconnais pas, probablement une de ces chansons TikTok qui tournent en boucle dans sa tête. Sa voix est plus assurée qu'avant, moins fragile. Elle grandit.

Les marguerites blanches que j'ai dessinées me font penser au bouquet fané sur la table de la cuisine. Trois jours qu'il est là, trois jours que je me dis que je vais le jeter. Mais il y a quelque chose de beau dans leur déclin, ces pétales qui se recroquevillent comme de petits poings.

"Pasta Pasta" - je souris malgré moi. C'est con, mais c'est exactement ce qu'on a mangé ce soir. Des pâtes au pesto que ma fille a insisté pour préparer elle-même, trop d'ail, pas assez de basilic, mais elle était si fière. Mon fils a tout englouti sans un mot, fidèle à lui-même, pendant qu'elle guettait nos réactions comme un chef étoilé attendant le verdict du guide Michelin.

Cette œuvre, c'est un peu notre vie en ce moment - un tourbillon coloré où tout se mélange, où les émotions s'entrechoquent sans logique apparente. L'amour ("LOVING") au milieu du chaos, les fleurs qui poussent malgré la sécheresse, les sourires qui persistent même quand le monde part en vrille.

Je sauvegarde le fichier. Dehors, les premières chauves-souris commencent leur ballet silencieux. Dans quinze minutes, j'irai proposer à ma fille de regarder les étoiles depuis le jardin. Elle dira peut-être oui, si elle a fini de vernir ses ongles arc-en-ciel, ces petits chefs-d'œuvre qu'elle photographie sous tous les angles mais ne montre à personne d'autre qu'à moi.