Œuvre No. 28 / 33

Méninges

Mon stylet glisse sur l'écran, je zoome sur cette feuille rouge nervurée. Elle me rappelle les synapses, ces connexions qui claquent et crépitent dans le noir. Le ciel est parfaitement dégagé ce soir, la Voie lactée visible comme rarement. Cette clarté paradoxale alors que dans ma tête, c'est le bordel cosmique.

Minuit approche et mes méninges tournent à plein régime, comme ces spirales hypnotiques qui s'échappent du crâne éclaté au centre de ma toile. 23h33, l'heure où les pensées deviennent liquides. Dehors, L'Isle-Jourdain dort sous une couverture d'air tiède - 19 degrés encore, cette nuit de juin qui refuse de fraîchir.

Les infos de 20h parlaient de cette IA chinoise qui vient de composer une symphonie jouée ce soir à Shanghai. Première mondiale. Pendant ce temps, moi, je dessine des cerveaux qui fondent, des bouches qui hurlent en silence, cette architecture mentale en forme de mosquée psychédélique qui surgit de nulle part. "LAVA" qui coule en lettres blanches - c'est exactement ça, la sensation de la pensée en fusion.

Mon stylet glisse sur l'écran, je zoome sur cette feuille rouge nervurée. Elle me rappelle les synapses, ces connexions qui claquent et crépitent dans le noir. Le ciel est parfaitement dégagé ce soir, la Voie lactée visible comme rarement. Cette clarté paradoxale alors que dans ma tête, c'est le bordel cosmique.

La guitare est là, dans son coin. J'ai gratté un accord de mi mineur tout à l'heure, juste un, et il résonne encore quelque part dans mes tympans. Cette note unique qui contient toute la mélancolie du monde. Les voisins ont éteint leurs lumières depuis longtemps. Seule ma lampe d'atelier projette ces ombres étranges sur le mur blanc.

"Méninges" - le titre parfait pour ce chaos organisé. Ces couches de conscience qui s'empilent, se chevauchent, s'entremêlent. L'œil jaune en haut à droite qui observe tout ça avec détachement, comme une part de moi qui regarderait l'autre partie se débattre dans ses propres circonvolutions.

Je repense à cette phrase lue quelque part : "L'art, c'est la trace visible de l'invisible." Ce soir, l'invisible, c'est cette surcharge cognitive, ce trop-plein d'informations qui cherche une sortie. Les algorithmes qui composent des symphonies, les glaciers qui fondent, les guerres qui continuent, et moi au milieu de tout ça, qui transforme l'anxiété en pixels colorés.

Un train passe au loin - le dernier Toulouse-Auch de la journée. Son grondement sourd traverse la nuit, régulier comme un métronome. Cette vibration dans l'air immobile, elle entre en résonance avec quelque chose en moi. Les méninges qui pulsent au rythme du monde.

L'écran de l'iPad réfléchit mon visage fatigué par moments, quand l'angle de la lumière change. Ces cernes que je ne voyais pas il y a quelques années. Cette barbe de trois jours qui grisonne sur les tempes. Le temps qui passe et qui laisse ses marques, comme ces couches de peinture numérique qui s'accumulent sur ma toile virtuelle.

Je sauvegarde. 23h41 maintenant. Dans quelques minutes, j'éteindrai tout et j'irai m'allonger dans le jardin, sur l'herbe sèche qui craque sous le poids. Regarder les étoiles jusqu'à ce que mes méninges acceptent enfin de ralentir, de lâcher prise. Jusqu'à ce que ce tourbillon multicolore se transforme en rêves que j'aurai oubliés demain matin.