Œuvre No. 27 / 33
Vision
Cette œuvre restera probablement dans mes fichiers, rejoindra les centaines d'autres visions accumulées au fil des mois. Mais pour l'instant, elle existe, elle pulse sur cet écran, elle dialogue avec ce moment précis où le monde continue de tourner malgré tout.
17h23, la lumière d'après-midi filtre à travers les stores, dessine des lignes parallèles sur mon écran. Dehors, L'Isle-Jourdain mijote sous 31 degrés, l'air vibre au-dessus du bitume. Les nouvelles parlent de cette percée en optique quantique à MIT - des scientifiques qui voient l'invisible, pendant que moi je rends visible l'intérieur de ma tête.
"Vision" - tous ces yeux qui me regardent depuis la toile, certains grands ouverts, d'autres mi-clos, comme des fenêtres sur des mondes parallèles. Ce personnage au bonnet bleu en haut à gauche, il joue du piano sur un clavier de dents, absurde et logique à la fois. C'est ça la vision créative - voir ce qui n'existe pas encore et lui donner forme.
Le fond crème de l'écran fait ressortir ces roses bonbon, ces turquoises acidulés. Je pense à Basquiat, à sa façon de transformer le chaos urbain en symphonie visuelle. Ici, dans le calme gersois, mon chaos est intérieur, nourri par les flux d'informations qui traversent nos vies en permanence.
Un avion passe très haut, laisse une traînée blanche qui coupe le ciel en deux. Toulouse-New York peut-être, ou ailleurs, ces trajectoires qu'on ne peut que deviner. Cette langue rose qui pend au centre de ma composition, elle me fait penser à tous ces mots qu'on ne dit pas, qui restent coincés quelque part entre le cerveau et la bouche.
Je gratte trois accords sur la guitare - sol, do, ré - une progression simple qui sonne étrangement juste avec cette image. La musique et le dessin, deux façons de voir le monde sans utiliser les yeux. Cette synesthésie douce où les couleurs ont des sons et les notes des textures.
Le vent s'est levé, fait claquer le store contre la fenêtre. Un rythme irrégulier, comme le battement de ces paupières multicolores sur ma toile numérique. Chaque œil voit sa propre réalité, son propre fragment de vérité. Ensemble, ils forment cette mosaïque impossible, cette vision cubiste de l'existence.
"EYES" écrit en jaune citron - l'évidence cachée dans le chaos. Parfois, il faut nommer les choses pour qu'elles existent vraiment. Mon stylet glisse, ajuste une courbe, intensifie un dégradé. Cette sensation de sculpter la lumière, de modeler l'immatériel.
Les tournesols dans le champ d'en face ont tous la tête baissée maintenant, lourds de graines. Ils ne suivent plus le soleil, leur vision s'est tournée vers l'intérieur. Comme moi devant cet écran, cherchant dans les pixels colorés une forme de sens, une cohérence dans l'absurde.
Je sauvegarde. La batterie de l'iPad est à 23%. Ces chiffres qui rythment nos vies, ces pourcentages qui mesurent notre autonomie créative. Dehors, la lumière commence sa lente bascule vers l'orange. Bientôt l'heure dorée, celle où tout devient photogénique, où même le quotidien prend des allures de tableau.
Cette œuvre restera probablement dans mes fichiers, rejoindra les centaines d'autres visions accumulées au fil des mois. Mais pour l'instant, elle existe, elle pulse sur cet écran, elle dialogue avec ce moment précis où le monde continue de tourner malgré tout.