Œuvre No. 26 / 33

Enfance

3h47 maintenant. Dans deux heures, les premiers oiseaux commenceront leur concert. Pour l'instant, je reste là, hypnotisé par ce kaléidoscope de souvenirs transformés en pixels. L'enfance ne revient jamais, mais elle laisse ses traces dans chaque trait, chaque couleur, chaque forme qui jaillit sans raison apparente.

3h28 du matin, insomnie. Le silence de L'Isle-Jourdain est total, même les grillons se sont tus. 16 degrés dehors, cette fraîcheur de mai qui entre par la fenêtre entrouverte. Je scrolle les infos sur mon téléphone - un séisme en Indonésie, les négociations sur l'intelligence artificielle à Bruxelles qui piétinent. Le monde ne dort jamais.

"Enfance" brille sur mon écran, ce fond jaune moutarde comme les murs de ma chambre quand j'avais huit ans. Ces créatures qui dansent, mi-monstres mi-doudous, avec leurs yeux globuleux et leurs sourires asymétriques. Le piano dessiné en haut me ramène à ces cours du mercredi, mes doigts trop courts pour les octaves, Mme Dubois qui tapait la mesure avec son crayon.

Cette texture granuleuse du fond, on dirait du papier kraft, celui qu'on utilisait pour couvrir les livres d'école. L'odeur me revient d'un coup - colle blanche, feutres Crayola, cette senteur particulière des salles de classe en septembre. Ces personnages enchevêtrés, c'est exactement comme ça que je me souviens de la cour de récré - un chaos joyeux où tout le monde parlait en même temps.

La lune est presque pleine ce soir, elle éclaire faiblement mon atelier. Je distingue la silhouette de ma guitare, celle que j'ai achetée d'occasion quand j'avais seize ans, avec l'argent des vendanges. Trois accords que je savais jouer, toujours les mêmes, mais à l'époque c'était déjà l'Olympia dans ma tête.

Ce serpent turquoise en bas qui tire la langue, il me fait penser aux cauchemars récurrents de mon enfance. Pas vraiment effrayants, juste étranges, ces rêves où la logique n'existait plus, où on pouvait voler en pédalant dans le vide. Cette liberté absolue de l'imagination enfantine, avant que le réel ne vienne tout quadriller.

Les touches de piano flottent dans l'espace, détachées de tout instrument. C'est ça l'enfance - des fragments qui ne s'assemblent pas forcément mais qui coexistent sans problème. Cette capacité à accepter l'absurde comme une évidence. "SWING" écrit en lettres capitales, le jazz que mon père écoutait le dimanche matin, Duke Ellington qui emplissait la maison.

Je zoome sur ce visage central avec son bonnet à motifs. Cette expression ni triste ni joyeuse, juste présente. L'enfance n'était pas que du bonheur, c'était aussi ces moments suspendus, ces après-midi interminables où on ne savait pas quoi faire de son corps trop grand ou trop petit.

Un chien aboie au loin, probablement celui des Mercier, deux maisons plus bas. Le son se propage dans l'air immobile de la nuit. Sur mon écran, ces créatures continuent leur danse muette, figées dans leur mouvement perpétuel. Cette œuvre, c'est peut-être ma façon de dialoguer avec ce gamin que j'étais, celui qui dessinait déjà des monstres gentils dans les marges de ses cahiers.

3h47 maintenant. Dans deux heures, les premiers oiseaux commenceront leur concert. Pour l'instant, je reste là, hypnotisé par ce kaléidoscope de souvenirs transformés en pixels. L'enfance ne revient jamais, mais elle laisse ses traces dans chaque trait, chaque couleur, chaque forme qui jaillit sans raison apparente.

Je sauvegarde. Retourne me coucher peut-être, ou peut-être pas. Cette nuit suspendue entre deux jours, comme l'enfance suspendue entre deux mondes.