Œuvre No. 24 / 33
Kill Bill Boule
"KILL BILL" en lettres blanches sur fond noir, comme un générique de Tarantino. Cette violence pop qui explose en couleurs acidulées - jaune citron, turquoise mentholé, rose bonbon. La mort édulcorée, transformée en cartoon. Cette tête de mort qui sourit avec ses grands yeux, presque mignonne, presque kawaii. C'est ça notre époque - on package l'horreur en stickers WhatsApp.
2h53, nuit du samedi au dimanche. L'insomnie du weekend, celle qui n'a pas d'excuse. Dehors, 14 degrés, un vent d'ouest qui fait grincer la girouette du voisin. Les infos parlent des manifestations du 1er mai qui ont dégénéré à Paris, pendant qu'ici, dans le Gers, le muguet fane déjà dans les vases.
"KILL BILL" en lettres blanches sur fond noir, comme un générique de Tarantino. Cette violence pop qui explose en couleurs acidulées - jaune citron, turquoise mentholé, rose bonbon. La mort édulcorée, transformée en cartoon. Cette tête de mort qui sourit avec ses grands yeux, presque mignonne, presque kawaii. C'est ça notre époque - on package l'horreur en stickers WhatsApp.
Cette boule noire au centre, "OIL" - le pétrole, notre poison quotidien. Les derniers chiffres du GIEC sont sortis cette semaine, encore plus alarmants que les précédents. Mais ce soir, je transforme l'apocalypse en œuvre d'art, je la rends digeste, Instagram-compatible. Cette schizophrénie créative où la beauté et l'angoisse dansent ensemble.
Ma guitare est là, silencieuse. Pas envie de jouer à cette heure-ci, juste envie de regarder ces formes qui s'entrelacent sur mon écran. Ces bras roses qui sortent de nulle part, ces fragments de corps qui flottent dans l'espace jaune. Comme les membres découpés dans les films de Tarantino, mais version Cartoon Network.
Le silence de la nuit est épais, presque solide. Juste le ronronnement du frigo dans la cuisine, ce bruit blanc qui accompagne toutes mes insomnies. Sur l'écran, ces créatures continuent leur danse macabre joyeuse. Cette contradiction permanente - tuer avec le sourire, mourir en technicolor.
Je pense à cette phrase de Godard : "Ce n'est pas une image juste, c'est juste une image." Cette œuvre, c'est juste une image de notre violence ordinaire, celle qu'on consomme entre deux stories, entre deux scrolls. La mort gamifiée, la guerre en emoji, le chaos en palette de couleurs vives.
Un train de marchandises passe au loin, direction Toulouse probablement. Son grondement sourd traverse la nuit, régulier comme un battement de cœur mécanique. Ce rythme industriel qui ne s'arrête jamais, même quand tout le monde dort. Comme ces serveurs quelque part qui continuent de diffuser des images, des vidéos, cette violence perpétuelle en streaming.
Le hashtag en bas - cette signature de notre époque où tout doit être tagué, catégorisé, rendu cherchable. #KillBillBoule - l'absurdité de réduire une œuvre à des mots-clés, mais c'est le jeu, c'est les règles du monde numérique.
Je zoome sur ce tissu gris en bas, ces croix qui ressemblent à des points de suture. Réparer quoi ? On ne répare plus rien, on remplace, on jette, on scrolle vers la suivante. Cette créature turquoise qui tire la langue sur la droite, elle me nargue gentiment. Elle sait que je ne dors pas, que je suis là à chercher du sens dans le non-sens.
3h11 maintenant. Les chiffres alignés sur l'horloge de l'iPad. Dans quelques heures, ce sera dimanche matin, le marché sur la place, les gens normaux qui achètent leurs légumes pendant que moi je dormirai enfin, épuisé d'avoir transformé mes angoisses en pixels colorés.
Je sauvegarde. "Kill Bill Boule" rejoint les autres dans le cloud, cette mémoire infinie où s'accumulent nos délires numériques. Demain, peut-être, quelqu'un tombera dessus et sourira. Ou pas.